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Publié le 22 octobre 2021

Expédition au Nunavik – Partie I : Tursujuq

Par Jean-Simon Bégin

C’est le début du mois de septembre, je quitte pour le Nunavik en compagnie d’Alain et Andréane. Nous allons à Umiujaq dans le cadre du plan Nous, un projet qui a pour objectif de créer un pont humain entre les habitants du sud et ceux du nord. C’est la première fois que j’ai la chance de mettre les pieds sur ce territoire. Depuis mes premiers pas en photographie, je rêve de nordicité. Le Nunavik, ça représente pour moi l’aventure et le sauvage. Je caresse cette idée de peut-être y croiser les mythiques boeufs musqués.

Nous arrivons une journée en retard au village. Dans le nord, on apprend vite que la météo est reine. Les vols sont annulés tant et aussi longtemps que la brume, le vent ou la pluie nous permettent de décoller. Le village, tout petit, se situe en plein milieu de la Baie d’Hudson. C’est symboliquement un grand moment pour moi de regarder cette étendue d’eau. On entend parler de cette baie toute notre vie et maintenant, je me retrouve devant elle. Ce village est tout récent, il existe depuis 1986. Cet emplacement a été choisi pour sa beauté ainsi que la possibilité de permettre aux Inuits de poursuivre leurs pratiques ancestrales. Le village est chaleureux et joli. Notre premier contact avec les Inuits fut celui d’un de nos guides de Parc Nunavik, Nathan. Avec son sourire contagieux, il nous fait faire le tour du village. Une dizaine de minutes suffisent. Nous y sommes enfin : l’aventure commence. Pour les 10 prochains jours, nous serons en immersion chez les Inuits.

Le lendemain, on quitte tôt pour une randonnée vers une montagne. Cette dernière a un sommet qui ressemble à un bateau échoué. C’est de cette montagne que le village tire son nom. Sur la route, juste après être passé près du dépotoir, je remarque au loin sur le sommet d’une colline quelques points noirs en mouvement. Je cris: « Ce sont des boeufs musqués! ». Nous arrêtons le véhicule et je commence avec Joshua, un de nos guides, l’ascension. Équipé de souliers de randonnée à crampons métalliques, je monte rapidement les roches lisses et humides. Sans arbres comme points de repère, il est très difficile de concevoir à quelle distance se trouvent les sujets. Je pensais vraiment y être en quelques minutes.

Plus d’une demi-heure plus tard, je suis au sommet et je ne les vois plus. Je regarde sur 360 degrés autour de moi, rien… Je crois qu’ils se sont sauvés. Je redescends donc vers Joshua et Andréane qui s’étaient arrêtés plus bas. Derrière un rocher, le groupe apparaît. Grandiose, immense, mon cœur bat de toutes ses forces. Le vent est intense. Je remarque immédiatement un grand mâle qui sent les femelles ainsi que deux jeunes de l’année qui se faufilent entre les pattes des adultes. Mon excitation atteint son comble lorsque je vois le petit groupe former un cercle protecteur autour des petits. C’est un comportement que j’avais eu la chance de voir que dans les documentaires animaliers à grand budget. C’est avec beaucoup d’émotion que je vous partage cette image qui représente une grande étape de ma vie: la rencontre avec le Grand Nord!

La journée vient tout juste de commencer et je suis déjà plus que comblé. On continue l’aventure et on poursuit l’ascension du mont. Les roches sont d’une beauté incomparable. Tout est multicolore, les petits fruits sont partout. Nos guides nous enseignent lesquels sont comestibles. La chicoutai, un petit fruit que je ne connaissais pas du tout, est ma plus grande découverte. Ses arômes sucrés et parfumés lui confèrent un charme qui lui est propre. Chaque plant ne produit qu’une seule petite baie orangée.

Sur le sommet, une brume bloque la vue sur les cuestas hudsoniennes. Il faut le voir pour le croire, les paysages ici sont monumentaux. Il est maintenant l'heure de redescendre. Demain, nous partons à l’intérieur du parc de Tursujuq. Ce parc, reconnu mondialement pour sa beauté, est aussi la plus grande aire protégée du Québec. Nous ne pourrons en explorer qu'une petite parcelle.

L'arrivée à notre campement nous donne une idée de la grandeur du territoire. Aucune image ne peut vraiment refléter ce qui nous entoure. Le ciel est bleu, il fait chaud. Alain en profite pour faire voler son drone. Nous explorons des airs la géographie qui nous entoure. Le soir venu, Joshua, Nathan et Putulik sortent leurs filets de pêche. Il faut les nettoyer et les positionner de la bonne façon avant d’aller les placer. Je suis perplexe, je ne connais pas cette pêche. J’arrive avec une conception qui me paraît être remplie d’ignorance.

Le soir, nous partons en bateau vers un goulot d’étranglement créé par une petite île dans la baie. Nathan saute à l’eau. Le soleil est presque complètement disparu. Il saisit de ses deux mains une immense roche et la donne à Joshua qui est sur le bateau. Cette dernière servira à maintenir le filet en eau profonde. Il fixe ensuite le filet sur le rivage et nous reculons avec le bateau pour le tendre. Nous reviendrons le voir demain matin.

En nous y rendant, nous misons sur le nombre de poisson qu’il y aura. Nathan, confiant, parie une vingtaine de poissons. Nous, un peu plus modérés, optons pour des chiffres entre 5 et 15 poissons. On nous avertit alors que nous ne comptabilisons pas les « ugly fish ». Un peu à la blague, ils sont exclus du décompte, car ils sont laids et épineux. Il n’y a rien à manger sur ce poisson. Venant d’un Inuit, je ne mets pas en doute cette affirmation.

Sur les lieux, l’excitation est à son comble. Ce que nous aurons capturé sera notre nourriture pour les prochains repas. Vus du bateau, avec des verres polarisés, les pronostics ne semblent pas bons. On tire le filet. On y trouve une belle truite, immense pour moi, et deux petites. Il y a aussi deux « ugly fish », je les trouve plutôt jolis.

Nathan semble très déçu. Pour ma part, je suis surpris. Je croyais vraiment que ce type de pêche était facile et garanti. Nous aurons, certes, un bon repas, mais il nous faudra travailler encore fort pour manger à notre faim. Il y a quelques années, j’avais complètement arrêté la pêche pour me consacrer à temps plein à la photographie. Maintenant, je revis cette expérience dans un contexte qui m’interpelle vraiment, celui de pêcher sa propre nourriture dans un territoire où rien ne peut être cultivé. Il s’agit ici d’une source d’alimentation indispensable.

Au quai, je regarde Nathan préparer les poissons. J’apprends en silence. Dans la plus grosse truite se trouve une quantité impressionnante de caviar. Il nous explique une recette complexe dont je ne me souviens plus les détails ni le nom. En bref, le tout est congelé et servi en dessert. Je trouve fascinante cette culture culinaire. Je suis choyé de partager ces moments authentiques avec eux.

Pour la deuxième nuit au campement Sukuup, tout au fond d’une baie de la mer intérieure du parc, nous avons droit à un spectacle d’aurores boréales. Il s’agit de la seule nuit dégagée de notre périple jusqu’à maintenant. La question n’est donc pas de savoir s’il y aura des aurores, mais si nous pourrons les voir, car il semble y en avoir presque quotidiennement ici. Nous pêchons au bord de l’eau et nous nous promenons dans la nature qui nous entoure. Nous vivons au rythme des Inuits. La faune est présente, mais craintive. Les caribous ne sont pas encore arrivés, nous apercevons donc presque uniquement des bœufs musqués et des ours noirs. Ces derniers sont assez difficiles d’approche, car ils sont chassés pour la plupart du temps. Ici, la chasse par les Inuits est autorisée dans les aires protégées. Il ne s’agit pas uniquement de préserver la nature, mais aussi une culture riche et ancestrale.

Les jours qui suivent, nous sommes en exploration. Nous cherchons les bœufs musqués et les ours dans le secteur. Nous pêchons et apprécions ce que la nature nous offre. La vie est simple ici. Il nous suffit de cibler un sommet et de marcher en sa direction pour le gravir. Les randonnées sont longues, mais agréables, car la végétation est basse. On peut marcher des heures et des heures sur les crêtes rocheuses sans s’épuiser.

Nous sommes maintenant au deuxième campement de notre périple dans le parc. Son nom est Katattulik. On nous avertit avant d’y arriver que cet endroit et un vrai sanctuaire d’ours noir. Je suis impatient d’y être. La navigation pour s’y rendre nous exprime encore une fois comment tout est grand ici.

Comme promis, on aperçoit une mère et ses deux petits sur le rivage de la rivière qui nous mène à l’arrière de notre campement. Je suis couché sur la coque du bateau. Au loin dans la montagne, une immense chute nous surplombe. Le fond de cette baie est plus verdoyant que tout ce que nous avons vu jusqu’à date. La rivière crée un climat plus tempéré. Les montagnes escarpées qui l'entourent coupent le vent et la lumière. Le refuge est positionné sur une pointe sablonneuse.

Ayant capturé quelques poissons, Joshua et Putulik nous enseignent comment préparer les filets pour la fumigation traditionnelle. La méthode est ambitieuse et requiert un niveau d’expertise élevé. J’essaie sous leur supervision et, malgré ma grande expérience en la matière, je ne réussis pas à le faire aussi bien qu’eux. Putulik et moi préparons le feu et le bois sur lequel seront suspendus les filets. Il dispose les petites bûches à la verticale, perpendiculairement aux poissons, puis il en allume l’extrémité comme on allume un cigare. Une fois le petit feu bien pris, il me montre quel type de plante il utilise pour faire augmenter la fumée. Il s’agit d’une petite plante verte qui produit de petites baies noires. Les mêmes baies que je mange depuis plusieurs jours et qui me remplissent de bonheur. Je reste près du feu jusqu’à la tombée de la nuit. Je n’avais eu la chance de voir cette scène que dans des revues. Maintenant, je suis devant et c’est moi qui la photographie.

Au matin, on profite du moment sans activité définie. Les filets sont à l’intérieur de la cabine pour éviter que les mouches y pondent leurs œufs et pour les protéger des ours. Nous continuerons leur fumigation à notre retour de randonnée. Notre objectif aujourd’hui est de se rendre à la fameuse chute. Elle semble immense. Nous débattons sur le chemin à emprunter pour s’y rendre. À gauche, il nous faut traverser une rivière et ensuite suivre une crête qui mène juste au-dessus de la chute. À droite, il nous faut traverser une forêt d'arbres matures pour ensuite atteindre la crête rocheuse.

Nous décidons finalement d’aller vers la droite sans vraiment savoir quelle surprise nous attend entre nous et la crête. Nous suivons les sentiers d’ours noir dans les profondeurs de la forêt. Le tapis de lichen et les arbustes de thé du Labrador nous entourent. Chaque fois que nous pensons avoir une piste fiable, le sentier disparait dans la brousse. Après une bonne heure à se débattre au travers des branches, nous atteignons la crête. Quel soulagement de marcher librement, rapidement et sans embûche. En quelques minutes, nous atteignons le sommet. Juste à temps pour le coucher de soleil. La chute, nous ne pouvons la voir. Une lisière de forêt nous bloque la vue. Nous avons trouvé bien plus cependant : cette vue. Nos guides ne l'avaient jamais expérimentée. C’est ça l’aventure du Grand Nord, explorer et découvrir dans un territoire sans limite.

Je vous réserve la suite de cette aventure dans une future chronique!

Merci tout particulièrement à la SNAP Québec d’avoir créer le Plan Nous et d’avoir rendu cette aventure possible.

À propos de Jean-Simon Bégin Photographe animalier

L'expression photographique de Jean-Simon est le résultat d'une recherche de contemplation et d'isolement. Le monde sauvage contraste avec la modernité qui nous entoure. Il représente une parcelle d'équilibre et de symbiose fragile dans une période de grands changements. Selon l'artiste, la vraie création artistique se trouve bien au-delà de l'aspect technique. Avec son solide bagage en photographie, art qu'il perfectionne depuis déjà 14 ans, il se donne pour mission capter les ambiances sauvages rares.

Vous pouvez suivre ses aventures sur Facebook et sur Instagram !

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